Ingénieur de l’école des Mines, Benoît Thévard est spécialiste des questions énergétiques. Il alerte sur l’urgence de préparer l’après-pétrole en œuvrant pour une plus grande résilience des territoires, lesquels devront tôt ou tard faire face à un ensemble de chocs allant des catastrophes naturelles à l’épuisement des ressources.

Au fond, qu’est-ce que la résilience ? Un terme provenant du latin resilio, resilire, qui signifie à la fois rebondir et reculer. La langue anglaise a retenu l’idée de rebond, tandis que le français a retenu celle, plus défaitiste, du recul. Selon Thévard, « pour les systèmes ou les réseaux techniques, la résilience caractérise la capacité à continuer de fournir le même service malgré des chocs ou des perturbations importantes, à retrouver un état proche de l’état initial ». Autrement dit : le roseau plie mais ne rompt pas.

Une brève histoire de l’énergie

Se pose de façon prégnante la question de l’énergie, nécessaire à la résilience de nos sociétés. L’énergie est partout, jusque dans nos indicateurs économiques, le PIB étant en réalité corrélé à la disponibilité énergétique, comme le rappelle Thévard citant l’économiste Gaël Giraud. L’Histoire n’a ainsi jamais montré de période pendant laquelle l’humanité aurait été capable de produire de la croissance économique sans augmenter sa consommation d’énergie primaire. L’implication de ce constat est le suivant : dans un monde où la production énergétique est en contraction (pour des raisons de lutte contre le changement climatique ou en cas d’épuisement), la croissance économique n’est tout simplement pas possible.

Plus grave encore : même si l’on découvrait demain une source d’énergie « propre » et abondante, il n’est pas certain que cela soit bénéfique à la préservation des ressources. En effet, sans réflexion plus large sur la gestion durable des ressources et l’artificialisation des terres, bénéficier d’une énergie moins chère et plus abondante que le fossile augmenterait encore notre pression sur l’environnement. Cette hypothèse de Thévard rejoint celle, non moins anxiogène, du renforcement synergique des énergies[1] : le déploiement des dispositifs de production d’énergie renouvelable (ENR) pourrait en réalité générer plus de gaz à effet de serre que la seule exploitation des ressources fossiles. Comme le note Vincent Mignerot, « non seulement les énergies ne se substituent pas historiquement, mais les dernières arrivées aident manifestement toujours à exploiter les précédentes ».

Quelles énergies pour une résilience des territoires ?

Quels dispositifs énergétiques peuvent être considérés comme résilients, si tant est qu’ils existent ? De nombreux spécialistes voient dans l’énergie nucléaire la seule technologie présumée capable de fournir une puissance à la mesure des besoins actuels et futurs de nos sociétés, et de limiter le rythme de décroissance, tout en ayant un impact climatique marginal. Néanmoins, c’est oublier le caractère fondamentalement non résilient de cette technologie. L’énergie nucléaire ne paraît en effet pas viable au vu de l’instabilité du monde qui vient, celle-ci étant sensible aux événements climatiques et géologiques extrêmes, ainsi qu’à l’assèchement chronique des cours d’eau.

Ne reste alors que le pari des ENR et la sobriété énergétique, tel que le propose notamment le scénario négaWatt, que de nombreux.ses observateur.rice.s jugent cependant socialement inacceptable[2]. En outre, force est de constater que l’on a amorcé la transition énergétique bien trop tard pour pouvoir réellement amortir le choc lié à la fin du pétrole. En effet, le faible taux de rendement énergétique (EROI) des ENR ne saurait compenser la perte de rendement des énergies fossiles, à mesure que celles-ci se feront plus rares. Les ENR ne pourront donc accompagner la décroissance, qui sera nécessairement contrainte, selon Thévart.

Entre résilience et efficience : un équilibre délicat

D’après les travaux de Robert Ulanowicz, théoricien de l’écologie et philosophe américain d’origine polonaise, l’organisation la plus durable n’est pas celle qui est la plus résiliente, mais celle qui trouve un équilibre entre résilience et efficience. L’efficience, seule, ne conduit qu’à une fragilité accrue des sociétés, tandis que trop de résilience conduit à une inertie, une stagnation du système qui se retrouve dans l’incapacité à évoluer (absence d’innovations…). « Par exemple, une prise de décision par un groupe hétérogène sera plus longue, donc moins efficiente que prise par une personne seule, mais la diversité des idées ou des actions proposées pourrait permettre de mieux répondre aux défis ».

Le problème fondamental des sociétés industrielles, c’est précisément qu’elles ne misent que sur l’efficience (optimisation permanente pour gérer des flux de personnes, de matières, d’énergie ou des flux financiers toujours plus importants), en ignorant leur besoin impérieux de résilience. Pour les collectivités territoriales régionales ou locales, l’objectif est donc bien de parvenir à un meilleur équilibre entre résilience et efficience, même au prix d’une moindre productivité ou de gains financiers réduits.

Un État puissant, condition pour une résilience locale ?

 Thévard voit dans l’État le garant de cet équilibre entre efficience et résilience. En l’état actuel du monde (globalisation, logiques de court-terme, absence de gouvernance démocratique mondiale et de gestion durable des biens communs), l’auteur en appelle ainsi à l’État pour assurer une protection des communs et un système de redistribution, via trois leviers principaux :

  • Protéger les marchés intérieurs et limiter la concurrence. La résilience se faisant au prix d’une baisse d’efficience, toute tentative de transition écologique en situation de concurrence exacerbée est vouée à l’échec. Il revient donc à l’État de fixer des règles de concurrence sur son territoire, et d’instituer des critères d’évaluation répondant à des objectifs autre que l’efficience.
  • Assurer une péréquation territoriale. Il est illusoire de penser que tous les territoires sont aussi bien dotés en ressources et soumis aux mêmes risques. L’État se doit donc de prévoir une redistribution financière, et possiblement énergétique, entre les territoires.
  • Fixer des objectifs contraignants aux territoires (pourcentage d’autosuffisance, d’agriculture biologique, etc), afin de les contraindre à amorcer une transition.

Pour autant, ne nous méprenons pas : la vision de Thévard n’est en rien la vision jacobine d’un État hyper centralisé, mais bien celle d’un État fixant des orientations ambitieuses tout en laissant aux territoires une grande marge de manœuvre dans l’application de ces orientations (via le droit à l’expérimentation par exemple).

Dans ce cadre, Thévard accorde une place prépondérante aux citoyen.ne.s, perçu.e.s non seulement comme expert.e.s des enjeux propres à leur territoire, mais également comme les possibles bâtisseurs d’une identité commune. Il va sans dire qu’une phase de sensibilisation massive de la société civile, menée notamment par les élu.e.s locaux.ales, semble incontournable afin de dépasser les résistances au changement et faire accepter des mesures parfois radicales. A ce titre, le mouvement des Villes en transition ainsi que celui des Colibris intéressent l’auteur, en ce qu’ils proposent des outils permettant l’émancipation citoyenne : animation, gestion de réunion ou de débats, organisation de forums, gouvernances inédites et transversales[3]. Cette idée semble trouver sa concrétisation dans l’exemple de villes comme Loos-en-Gohelle ou Grande-Synthe, où les démarches de transition et les actions de sensibilisation sont largement portées par les élus locaux.

Pour retrouver le chapitre:

Thévard, Benoît. « Chapitre 6 – Entre utopies et catastrophes, instituer la résilience locale », Agnès Sinaï éd., Gouverner la décroissance. Politiques de l’Anthropocène III. Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 2017, pp. 139-158.

[1] Pour un aperçu de cette hypothèse, voir notamment l’intervention de Vincent Mignerot aux Climax Sessions de l’Eco-système Darwin, à Bordeaux : http://www.theorie-de-tout.fr/2017/07/07/renforcement-synergique-energies/

[2] Citons notamment Bertrand Cassoret, auteur d’une tribune mettant en lumière les implications sociétales du scénario négaWatt : https://www.lemondedelenergie.com/negawatt-tribune-hypotheses/2018/10/02/?fbclid=IwAR0OD4TIBHzfSDUqixUKPU9dOX9g4TGF2oiWIuJ6e4Au98MUl27aSfEuBHo

[3] Pour un exemple concret de gouvernance des communs, voir la biorégion de Cascadia qui s’est dotée d’organes non-gouvernementaux appelés “watershed councils” (conseils de bassin-versant) (Chapitre 6 de Gouverner la décroissance).

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