Le 7 novembre, le pôle conférence de Villes & Décroissance faisait sa rentrée avec un débat sur le thème des imaginaires de la décroissance. Convaincue du caractère structurant des imaginaires, tant au niveau individuel que collectif, notre association souhaitait interroger cette thématique sous l’angle de la décroissance. En effet, si ce concept s’est progressivement popularisé, il peine à mobiliser en faveur d’une transition radicale vers un modèle de société écologiquement et socialement soutenable. Une partie de cette difficulté de la décroissance à s’imposer dans nos référentiels collectifs tient peut-être à la résistance des imaginaires croissancistes du système capitaliste actuel et à la difficulté que rencontrent les imaginaires de la décroissance à imprégner nos sociétés et à convaincre. Pourtant, nombre de mouvements et initiatives clairsemées s’inspirent de ces imaginaires et viennent, en retour, enrichir ceux-ci d’expériences concrètes et de propositions de vies alternatives.

Pour débattre de ce thème passionnant, nous avions le grand plaisir d’accueillir Alice Canabate et Arthur Keller. Alice Canabate est enseignante à l’Institut catholique de Paris, vice-présidente de la fondation de l’Ecologie politique et anciennement co-directrice de la revue Entropia. Arthur Keller est auteur et conférencier spécialisé dans les vulnérabilités des sociétés industrielles et les voies de résilience ainsi que consultant et formateur en storytelling.

En complément de la vidéo de la conférence disponible ici, cet article vous propose de revenir sur les points saillants de cet échange.

Une crise des imaginaires modernes ?

Les sociétés sont traversées par des imaginaires. Ces imaginaires qu’Alice Canabate qualifie d’institués, à la suite de Cornelius Castoriadis, en tant qu’ils sont au cœur de nos représentations, façonnent notre façon de penser. Aujourd’hui, l’imaginaire dominant est avant tout économiciste, reposant sur une approche utilitariste. De cet imaginaire dominant dérivent un certain nombre d’imaginaires extractivistes et productivistes qui, ensemble, se basent sur une croyance dans le « progrès » en tant que développement linéaire fondé sur l’efficience et l’efficacité. Comme le rappelle Arthur Keller, la technique occupe une place particulière dans cet imaginaire moderne. Idolâtrée, la science est devenue la base de tous les fantasmes qui irriguent notre confiance en un progrès infini s’affranchissant de toute limite. Ce rêve de toute puissance repose notamment sur une vision anthropocentrique de la nature où celle-ci est vouée à être domestiquée par l’humanité triomphante. Ainsi, les récits et représentations qui soutiennent notre mode actuel de développement dépassent le cadre du capitalisme qui ne saurait donc être tenu pour unique responsable de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons actuellement.

Cependant, cet imaginaire encore dominant semble se fissurer progressivement. La notion de progrès est régulièrement remise en cause et les limites biophysiques auxquelles nous sommes plus que jamais confronté.e.s fragilisent la confiance en la toute-puissance de la technique et de nos organisations sociales complexes. Pour autant, malgré ces premiers signes de crise, les imaginaires actuels font preuve d’une certaine résistance. Déni et dissonance cognitive [1] jouent à plein. En effet, si un nombre croissant d’événements et de travaux rendent ne serait-ce que plausible un effondrement de nos sociétés, la régularité et la stabilité de nos vies et de notre environnement immédiat rendent cette possibilité psychologiquement inaudible, sans cesse repoussée. Ceci est vrai tant pour la grande majorité des simples citoyens que pour les élites politiques et économiques dont il est fort à parier, selon Arthur Keller, qu’elles n’ont qu’une faible compréhension des risques auxquels nous sommes exposés. Les imaginaires dominants résistent donc, d’autant plus que les menaces à notre système sont rapidement récupérées et vidées de leur substance comme c’est le cas de la crise écologique, largement réappropriée par nos sociétés de croissance sous les oxymores de « développement durable » et de croissance verte. Alors, l’imaginaire croissanciste a-t-il de beaux jours devant lui ?

Construire de nouveaux imaginaires : entre récits et pratiques

L’échange entre nos deux invité.e.s a permis de souligner la diversité des approches quant aux imaginaires alternatifs.

En tant que consultant en storytelling et alors qu’il travaille actuellement sur un projet de série TV sur le thème de l’effondrement, Arthur Keller a d’abord insisté sur l’importance de la sensibilisation aux enjeux des limites biophysiques de notre modèle de développement. Selon lui, les récits sont des moyens de sensibiliser et ainsi de donner à chacun les clés de compréhension permettant d’agir pour le changement. Cette sensibilisation par de nouveaux imaginaires est donc un outil d’empowerment des individus. Le storytelling n’est par ailleurs pas qu’un récit, il peut se fonder sur l’exemple, sur des projets à portée sociale qui permettent de questionner les imaginaires dominants. Ainsi, puisque changer un système d’un bloc est impossible et requiert un temps que nous n’avons plus, construire rapidement un système parallèle, y compris en mobilisant les ressources du système actuel (finance, communication) s’avère, selon lui, l’option la plus fiable pour parvenir à un modèle plus résilient. Pour produire cette alternative systémique, rien ne sert d’agir dans son coin, il faut créer des réseaux porteurs de nouveaux imaginaires en phase avec les limites de notre monde.

L’approche d’Alice Canabate se distingue légèrement de celle d’Arthur Keller en ce qu’elle se refuse à une vision descendante du récit qui viendrait s’imposer aux individus d’une société. En effet, au-delà des discours, ce sont les pratiques qui fondent les communautés porteuses de nouveaux imaginaires. Ces derniers ne proviennent donc pas d’un récit surplombant mais de l’action elle-même. Ainsi, Alice Canabate souligne que bon nombre d’initiatives qui proposent un changement paradigmatique à travers plus de gratuité, de convivialité, d’échange ou de lenteur (mouvement slow) ne se revendiquent pas de la décroissance mais développent, par leurs actes, un imaginaire fondamentalement décroissant. Ces diverses communautés « intentionnelles », cultivant des ambitions communes à travers des systèmes locaux d’échange, des recycleries ou de l’agriculture urbaine, créent du neuf et dès lors façonnent de nouveaux imaginaires par l’action. Alice Canabate rejoint ainsi Arthur Keller sur le rôle de l’exemple et l’importance de fonder de nouveaux modes de faire alternatifs venant questionner les imaginaires funestes de nos sociétés capitalistes et de croissance.

Faire vivre les eutopies, nourrir nos imaginaires

Ce que les communautés intentionnelles proposent, à travers leur rapport alternatif au territoire, à l’échange et à la production, ce sont des eutopies, des « lieux du bon » [2]. Ces eutopies nous invitent à ne pas choisir entre réalisme et utopie, à redonner du bon sens à nos modes de vie, au rapport que nous entretenons à notre environnement. Elles sont en ce sens bien plus réalistes (bien moins utopiques) que les dogmes de la croissance qui demeurent le paradigme dominant structurant les discours et la pensée de nos élites.

Si les eutopies nous font entrevoir une profonde remise en cause des fondements de notre train de vie actuel, l’enjeu est alors de les rendre désirables. La perspective d’un effondrement de notre système actuel est en effet une pensée pour le moins angoissante, tendant à nous rendre rétifs.ves à une démarche d’adaptation. Pour Arthur Keller, les imaginaires alternatifs sont autant de propositions inspirantes nous permettant de dépasser le diagnostic inquiétant de notre situation pour agir. Afin de construire des eutopies, il ne faut donc pas opposer peur et désir mais, entre ces deux émotions, trouver un équilibre qui soit moteur d’action.

Dans cette recherche de nouvelles eutopies, le mot de décroissance demeure l’un des plus connus. Certes il peine encore à mobiliser mais, comme le souligne Alice Canabate, il se diffuse et n’est plus strictement associé à un concept « bobo ». Il a même su s’immiscer dans Sciences Po., avec le cours « Théories et politiques de la décroissance » proposé par Luc Semal et Agnès Sinaï, ainsi qu’à travers notre collectif, bien sûr. La décroissance parviendra-t-elle à porter de nouveaux imaginaires et de nouvelles eutopies avec assez de force pour bouleverser notre système actuel ? Existe-t-il un seuil critique de mobilisation (3,5% ?) au-delà duquel une partie de la population peut renverser le cours des choses ? Difficile à dire puisque les cas étudiés par la politologue Erica Chenoweth (qui avance ce chiffre de 3,5%) étaient des dictatures où personne n’ignorait la réalité du système à renverser, contrairement à notre situation actuelle. De plus, a-t-on encore le temps de mobiliser 3,5% de la population? Comme le rappelle Alice Canabate, cette question de la taille est centrale en ce qui concerne les communautés locales. Jusqu’à quelle taille grandir sans compromettre son modèle de convivialité ? En lien avec la taille se pose la question de l’horizontalité : qui décide ? comment allier inclusivité, démocratie et efficacité ? Ces enjeux sont cruciaux quand il s’agit de développer des initiatives territoriales.

Les communautés et initiatives qui parsèment aujourd’hui nos territoires sont donc autant de laboratoires de modes alternatifs de vie, d’organisations humaines dont les principes sont le bon sens, le suffisant. Elles permettent d’enrichir notre réflexion sur ce que nous voulons faire de nos sociétés, de questionner notre vision de l’organisation sociale souhaitable. En somme, elles nous donnent de quoi nourrir nos imaginaires et nous poussent à agir en faveur d’organisations humaines écologiquement et socialement soutenables !

La vidéo:

Pour visionner la vidéo, cliquez ici

Pour aller plus loin:

  • Pour approfondir sur la pensée d’Alice Canabate:

Trois textes…

Canabate A., « Subjectivités rebelles et espaces publics oppositionnels : vers la construction d’un autre commun ? », in B. Frelat Kahn, J. Spurk et P-A. Chardel (dir.), Espace public et reconstruction du politique, Presse des Mines, Paris, 2015. p.163-178.

Canabate A., « Le renouvellement des imaginaires ou les voix de la vertu de l’écologie sociale », in P-A. Chardel et B. Reber (dir.), Ecologies sociales, le souci du commun, Editions Parangon, coll. « Situations critiques », Lyon, 2014. pp163-181.

Canabate A., « Entre hétéronomie et autonomie : réflexions sur l’imaginaire instituant et sur les pratiques de l’écologie politique associative », in S. Klimis, P. Caumières et L. Van Eynde (dir.), L’autonomie en pratique, Cahiers Castoriadis n°8, Publication Facultés Universitaires Saint Louis, Bruxelles, 2013. pp. 75-103.

… et une interview

France Culture, Eco-communautés, « nowtopia », temple souterrain : s’isoler pour refaire société. Disponible à l’adresse suivante: https://www.franceculture.fr/emissions/culturesmonde/la-deconnexion-14-eco-communautes-nowtopia-temple-souterrain-s-isoler-pour

  • Pour approfondir sur les idées d’Arthur Keller:

Deux entretiens

Sur Présages, Arthur Keller : déconstruire les faux espoirs pour en construire de nouveaux: https://www.presages.fr/blog/2018/arthur-keller

Sur Sismique, Arthur Keller : limites et vulnérabilités de nos sociétés: https://sismique.fr/13-arthur-keller-deconstruire-les-faux-espoirs/

  • Mais aussi:

Notre compte-rendu de la conférence de l’ADEME IDF « Le « Low tech » : pour des territoires innovants (vraiment) soutenables ? » du 27/09/2018 où nos deux invité.e.s étaient présent.e.s: https://villesetdecroissance.wordpress.com/2018/10/11/le-low-tech-pour-des-territoires-innovants-vraiment-soutenables-cycle-de-conference-ademe-27-09-2018/

[1] C’est-à-dire la tension chez une personne ou un groupe entre des croyances fortement ancrées et les signes d’une réalité en contradiction avec celles-ci.

[2] Le terme d’eutopie vient l’édition de Bâle du fameux ouvrages de Thomas More, Utopia, où le terme d’utopie est remplacé par celui d’eutopie: on passe du « u » privatif (du « non-lieu », du lieu imaginaire, inexistant) au « eu » (le « lieu du bon », du lieu souhaitable).

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