Comment les politiques publiques peuvent-elles faire face à l’incertitude issue du caractère systémique des enjeux rencontrés par nos sociétés ? L’ADEME Ile-de-France propose de répondre à cette question tout au long de l’année 2018 à travers un cycle de conférence intitulé « Approche systémique, source d’inspiration des politiques publiques ? ». Le collectif Villes & Décroissance était présent lors de la quatrième demi-journée de ce cycle consacrée aux low-tech.

Au sein de la halle Pajol, nous avons d’abord pu entendre Philippe Bihouix, ingénieur spécialiste de la question de la finitude des ressources et de l’énergie, auteur de l’excellent L’Âge des low tech. Celui-ci a ensuite été rejoint par 6 autres invité.e.s aux points de vue et expertises hétéroclites pour former une table-ronde intitulée « ‘Low tech’ & Numérique : quelles perspectives en Ile-de-France ? » (voir la liste d’intervenants à la fin de cet article). En mêlant une interrogation sur notre usage des ressources naturelles et une analyse critique de la place des technologies dans notre effort de transition, les low tech questionnent nos modes de développement et viennent enrichir les réflexions menées par notre association. Voici un bref résumé des enseignements qui ont émergé de ce rendez-vous passionnant.

En finir avec le mythe du salut par la technologie

Dans les débats sur les limites du modèle de croissance, la question du progrès technique occupe généralement une place centrale et depuis longtemps. Comme l’explique Philippe Bihouix, les économistes et scientifiques ayant, dès la fin de la seconde guerre mondiale, alerté sur les effets du productivisme et de l’extractivisme se sont, déjà, vu opposer l’argument technologique par leurs confrères. Ces « cornucopiens », tirant leur nom de la corne d’abondance, accusent leurs opposants « néo-malthusiens » de sombrer dans le pessimisme en oubliant les pouvoirs du progrès technologiques pour faire face aux enjeux de la raréfaction des ressources et du changement climatique. Ainsi, dans les années 1970, William Nordhaus, récemment honoré du prix de la Banque de Suède pour ses travaux sur le changement climatique, objecte aux scénarios alarmant du rapport Meadows sa confiance dans les « technologies de ruptures » (backstop technologies) dont la découverte serait justement provoquée par la pression résultant de la raréfaction des ressources[1]. Aujourd’hui encore, les scénarios cornucopiens abreuvent notre réflexion et nos imaginaires à travers les discours de personnages variés tels que l’essayiste Jeremy Rifkin ou l’entrepreneur à succès Elon Musk.

Pourtant, nous explique Philippe Bihouix, les espoirs placés dans la technologie, et notamment la high tech, sont pris en étaux par trois limites : une limite énergétique, une limite de ressources et une limite environnementale. Nos besoins énergétiques croissent tandis que nos réserves, aujourd’hui encore massivement dépendantes des énergies non renouvelables, se réduisent. Les réserves de pétrole diminuent et la quantité d’énergie nécessaire pour extraire une unité de pétrole supplémentaire augmente malgré les progrès technologiques, rendant le taux de retour énergétique (c’est-à-dire le rapport entre l’énergie produite et l’énergie que cette production a requise) de moins en moins rentable. Face à cette déplétion de nos réserves énergétiques, les énergies renouvelables (EnR) nous ont un temps permis d’espérer un apport infini en énergie. Néanmoins, la production de ces installations, la conversion de l’énergie et son stockage nécessitent un apport croissant en métaux et terres rares. Ils sont par ailleurs nécessaires à la plupart de nos objets technologiques et numériques (en permettant de faire fonctionner des batteries plus petites par exemple). Or du fait de la demande croissante les concernant, l’extraction de ces métaux devient de plus en plus coûteuse en énergie, la concentration des minerais diminuant à mesure que les filons les plus riches sont épuisés. La pression sur les réserves de métaux est d’autant plus forte que leur taux de recyclage est souvent extrêmement faible (inférieur à 1% pour certains métaux rares), un mauvais score dû à leurs usages dispersifs (c’est-à-dire l’utilisation de quantités infimes de ces métaux sous une forme chimique comme le titane pour nos dentifrices par exemple) et au fait que ceux-ci sont rarement utilisés sous leur forme pure mais plutôt sous forme d’alliages. Il faut donc de plus en plus de métaux pour produire l’énergie que requiert notre mode de vie mais l’extraction et l’utilisation de ces métaux implique en retour un besoin croissant en énergie. A cette tension s’ajoute le coût environnemental de l’extraction, la production et l’usage de cette énergie et de ces ressources minières, un enjeu on ne peut plus brûlant comme nous le rappelle le GIEC.

Le développement des high tech dépendant grandement d’apports croissants en énergie et en métaux rares, l’hypothèse d’un modèle de développement fondé sur le numérique apparaît dès lors de moins en moins soutenable. C’est ce que confirme l’étude récemment publiée par le Shift Project et présentée par Hugues Ferreboeuf à l’occasion de la table ronde[2]. Celle-ci montre l’impact énergétique croissant du numérique. L’augmentation annuelle de 4% de l’intensité énergétique du numérique (c’est-à-dire « la consommation d’énergie directe occasionnée par un euro investi dans le numérique ») s’explique par un fort effet rebond : tandis que les gains d’efficacité énergétique du secteur atteignent leurs limites, ceux-ci sont largement compensés par l’augmentation de l’utilisation des outils numériques, la multiplication des périphériques et des usages vidéo. Le numérique compte ainsi pour 3,7% des émission des gaz à effet de serre (GES), un chiffre en forte hausse ces dernières années. Face à cette croissance, le Shift Project propose un scénario « sobriété » permettant de limiter la part de la consommation énergétique mondiale du numérique dans la consommation énergétique mondiale totale à un peu plus de 3%. Ce scénario suppose une réflexion systémique et semble incompatible avec l’inflation croissante des projets numériques sensés apporter des solutions aux enjeux écologiques et énergétiques actuels. De quoi nous rendre encore plus sceptiques quant au salut par la technologie.

Promouvoir un nouveau modèle technique 

En opposition aux vaines promesses d’un futur fait d’une multitude de hautes technologies interconnectées, Philippe Bihouix propose d’explorer le concept de low tech. Cette notion, à la définition encore floue, vise avant tout à interroger notre rapport à la technique à travers trois questions :

  • Pourquoi produisons-nous ? Cette question est centrale pour amorcer une transition vers la sobriété. Elle met en cause notre mode de consommation face aux contraintes évoquées précédemment.
  • Que produisons-nous ? Cette question renvoie directement au concept d’écoconception, c’est-à-dire la volonté de produire des objets respectueux de notre environnement.
  • Comment produisons-nous? Cette question interroge directement le modèle productiviste hérité du XIXe siècle et à la mécanisation de notre économie.

Les low tech désignent donc moins un ensemble d’objets ou de processus de production clairement définis qu’une démarche visant à promouvoir un modèle technique plus sobre et destiné à augmenter l’autonomie de celui ou celle qui en fait usage. Les low techs s’inscrivent donc dans la droite ligne de la réflexion d’auteurs tels que Ivan Illich et André Gorz sur la technique. L’outil low tech est convivial (au sens d’Illich) en ce qu’il est réellement sous le contrôle de celui qui l’utilise, qu’il lui est accessible, compréhensible, qu’il peut facilement être réparé pourvu qu’on en possède les pièces. C’est notamment le cas du vélo qui, bien que requérant une forte technicité lors de sa production, ne nécessite pas de savoir-faire hautement spécialisé pour son entretien, ce qui n’est pas le cas pour la plupart de nos objets high tech. Pour autant, la démarche low tech ne suppose pas de revenir à la bougie ni de se passer totalement d’outils high tech et numériques. Elle incite simplement à opérer des choix (réduire l’usage et le partage des contenus numériques lourds tels que les vidéos en streaming) et à privilégier, lorsque cela est possible, des alternatives moins délétères pour notre environnement (privilégier le vélo à la voiture).

Les low tech sont donc une réponse aux limites de notre économie extractiviste en même temps qu’elles nourrissent notre réflexion sur notre rapport à la technologie, sur nos besoins et notre addiction au progrès technique. Mais pour que ce nouveau modèle technique se développe, il doit s’appuyer sur de nouveaux imaginaires venant concurrencer ceux du futurisme et de la high tech.

Les low tech, un terreau fertile pour les imaginaires de la décroissance

Notre vision du futur reste prisonnière d’une conception linéaire du progrès fondé sur une progression technologique perpétuelle. Cette perception de l’avenir, renforcée par bon nombre de nos objets culturels et rendue désirable par les publicités dont nous abreuvent quotidiennement nos médias, nous empêche de voir la possibilité d’une crise de ce progrès infini, d’un effondrement de nos sociétés. Comme le souligne Alice Canabate, pour faire face à ces crises qui s’annoncent, il nous faut rompre avec le mode de pensée et le vocabulaire cornucopien au sein duquel des mots tels que « innovation », « progrès technique », « croissance verte » et « géoingénierie » sont autant de concepts visant à perpétuer le mythe de la technologie salvatrice. Arthur Keller insiste sur l’importance de créer de nouveaux imaginaires, des utopies fertiles pour y penser des alternatives à la mystique technologique habitant nos représentations collectives actuelles. La construction de ces futurs sobres et low tech passe donc par une forme de récit, de storytelling.

Dès lors, le fourmillement des projets locaux low tech[3] sert de base à ces imaginaires en leur donnant, dès aujourd’hui, une forme concrète et un certain nombre de principes autour desquels se développer. Les acteurs publics locaux doivent donc endosser un rôle de soutien à ces initiatives en faisant de leur émergence et de leur essaimage sur leur territoire un axe important de leurs politiques de transition et de résilience. Gwennaëlle Costa-Le Vaillant, directrice de projets « Smart Région Initiative » de la Région Ile-de-France a ainsi témoigné de l’intégration des problématiques de social tech et d’accessibilité à la technologie dans l’action de la région. Pour autant, on peut s’interroger sur le conflit potentiel entre le soutien aux basses technologies et le développement des smart cities ou smart regions, des concepts généralement centrés sur la high tech et la course à l’innovation.

 

Les low tech, en remettant en cause les bienfaits de la haute technologie et des modèles actuels de croissance, encouragent l’adoption d’une approche systémique par les acteurs publics et privés, tant au niveau national que local. Cette prise en compte de la complexité de nos sociétés bouleverse les modes de production des décisions politiques et invite les collectivités à faire circuler les modèles alternatifs en appuyant la mise en place d’initiatives porteuses de nouveaux imaginaires. Face aux apories de la high tech et du smart everything, il faut donc faire jouer l’intelligence collective afin de donner naissance à une société techniquement soutenable.

 

Liste des intervenants :

  • Philippe BIHOUIX, Institut Momentum
  • Alice CANABATE, Chercheure associée au Laboratoire de Changement Social et Politique, Université Paris-Diderot – Paris 7, Vice-Présidente de la Fondation de l’Écologie Politique, Membre de l’Institut Momentum
  • Gwennaëlle COSTA-LE VAILLANT, Directrice de projets « Smart Région Initiative », Région Ile-de-France
  • Valéry DUBOIS, Journaliste, Spécialiste des questions environnementales (modérateur)
  • Hugues FERREBOEUF, Directeur du projet « Lean ICT », The Shift Project
  • Yann FRANCOISE, Responsable Climat-Énergie et Économie Circulaire, Agence d’écologie urbaine, Direction des espaces verts et de l’environnement, Ville de Paris
  • Noémie FOMPEYRINE, Chargée de mission Résilience au Secrétariat Général de la Ville de Paris
  • Arthur KELLER, Ingénieur prospectiviste, Spécialiste des mécanismes de vulnérabilités et des stratégies de soutenabilité/résilience des sociétés thermo-industrielles, Membre du groupe de travail « lowtech » de la Fabrique Écologique, Administrateur de ADRASTIA coordinatrice d’un projet de label « lowtech »
  • Alexandre MONNIN, Docteur en philosophie, Spécialiste de l’architecture et de la philosophie d’internet, Enseignant chercheur à l’INRIA, Expert Open Data à Etalab, Cofondateur du groupe de réflexion « Web We Can Afford » au World Wide Web Consortium (W3C), Directeur de recherche de Origens Lab, Président de l’association ADRASTIA coordinatrice d’un projet de label « lowtech »

Pour aller plus loin :

La vidéo de l’événement sera bientôt disponible sur le site de l’ADEME Ile-de-France. En attendant, vous pouvez entendre les interviews de Philippe Bihouix sur les podcasts Atterrissage et Sismique ainsi que sur la chaîne Thinkerview.

Bonne lecture/écoute !

 

[1] Pour une revue critique de ses travaux, voir : https://www.alternatives-economiques.fr/climat-william-nordhaus-bien-serieux/00086544

[2] Etude disponible sur le site du Shift Project : https://theshiftproject.org/article/pour-une-sobriete-numerique-rapport-shift/

[3] Le Low Tech Lab recense ces initiatives dans le monde. Pour en voir des exemples : http://lowtechlab.org/wiki/Accueils

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