Pour ce premier atelier lecture de l’année universitaire, et après moins d’un an d’existence, le Collectif Villes & Décroissance a été très heureux de constater l’attrait qu’il a suscité, non seulement en dehors du Master STU, mais aussi en dehors de Sciences Po : ainsi une étudiante en Sciences Politiques de Paris 8 et deux étudiants en Design industriel nous ont fait le plaisir de leurs présences. Cet élargissement du Collectif va dans le sens d’une ouverture sur l’extérieur et d’une démarche intellectuelle qui, compte tenu de son objet multiforme, se doit d’être pluridisciplinaire.

Durant de riches échanges sur les textes, nous avons pu réaliser combien il était précieux de confronter nos réflexions et de ne pas rester seul face à un sujet qui peut être particulièrement pesant, pour ne pas dire bouleversant.

Voici les textes dont nous avons discuté :

– BIHOUIX, Philippe. Le mythe de la technologie salvatrice. Esprit, 2017, vol.4, p. 98-106.

– HALL, Charles. The Myth of Sustainable Development: Personal Reflections on Energy, its Relation to Neoclassical Economics, and Stanley Jevons. Journal of Energy Resources Technology, jun-2004, vol. 126, n°2, p.85-89.

– HALL, Charles, DAY, John. Revisiting the Limits to Growth After Peak Oil. American Scientist, may.-jun. 2009, vol. 97, n°3, p. 230-237

– JANCOVICI, Jean-Marc. Les limites énergétiques de la croissance. Le Débat, 2012, vol. 4, n°171, p. 80-95.

– LATOUCHE, Serge. Une société de décroissance est-elle souhaitable ?. Revue Juridique de l’Environnement, fev-2015, vol. 40, p. 208-210.

– SERVIGNE, Pablo. Nourrir l’Europe en temps de crise : vers des systèmes alimentaires résilients. Rapport aux groupes Les Verts et Alliance Libre Européenne. Strasbourg : 2013. 48 p.

– SERVIGNE, Pablo, STEVENS, Raphaël. Comment tout peut s’effondrer : petit traité de collapsologie à l’usage des générations présentes. Paris : Seuil : 2015. 296 p.

– SINAÏ, Agnès. Le destin des sociétés industrielles In SINAÏ, Agnès dir. Penser la décroissance : politiques de l’anthropocène. Paris : Presses de Sciences Po, 2013. 224 p.

Les huit textes sélectionnés pour cette séance s’attachaient à décrire et expliquer les trajectoires prises par les sociétés « développées », notamment sur le plan énergétique, qui laissent penser qu’un effondrement de notre civilisation thermo-industrielle est certain à plus ou moins courte échéance. Par effondrement, nous entendons, avec Yves Cochet, ancien député européen EELV, « le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ». Ce phénomène commence à être étudié de façon pluridisciplinaire au sein d’un nouveau champ en construction : la collapsologie.

D’où part ce constat partagé par l’ensemble des textes ? Tout d’abord, comme le rappelle Jean-Marc Jancovici dans son article, « notre système économique n’est rien d’autre que de la transformation à large échelle de ressources naturelles en ‘autre chose’ (du sable en verre, des minerais en voitures, tables et couteaux, de la photosynthèse ou du pétrole en vêtements, etc.) ». On pourrait même avancer qu’ultimement, la vie biologique elle-même se caractérise par l’échange constant d’énergie en vue de croître… puis de mourir. Cela fait dire à Serge Latouche que la croissance, appliquée aux organismes et aux écosystèmes relève d’un mécanisme naturel. La spécificité de l’espèce humaine vient du fait qu’elle parvient, au prix d’une utilisation massive d’énergies fossiles disponible, à abolir, en apparence, les limites matérielles qui pourraient freiner son développement. Ainsi, les sociétés de croissance modernes, en découplant sur le plan intellectuel la production de richesse de son nécessaire substrat matériel, font reposer leur développement sur trois illimitations :

  • illimitation de la production de biens et services
  • illimitation de la production de besoins, en termes de qualités comme de quantité
  • illimitation des rejets

Dans les faits, Jancovici observe que la croissance économique et la consommation énergétique n’ont jamais été décorrélées, et qu’à ce titre, pour être complète, l’équation faisant de la production une fonction de la quantité de capital et de travail devrait être complétée d’un troisième terme : l’énergie. En appliquant cette méthode, on réalise que l’efficacité énergétique (de combien d’énergie ai-je besoin pour gagner x point de PIB) croît très lentement au niveau mondial (avec évidemment des différences selon la zone géographique étudiée) et qu’une hypothétique « transition énergétique » fondée sur des investissements massifs dans les énergies dîtes renouvelables ne parviendrait pas à subvenir aux besoins d’une économie dont la croissance est le paradigme fondamental. Pourtant, il est peu probable, à l’échelle mondiale, que l’énergie disponible par tête continue d’augmenter et donc d’alimenter une croissance qui touche à ses limites physiques.

La question énergétique est fondamentale pour comprendre l’ensemble des trajectoires prises par la plupart des indicateurs statistiques dans tous les aspects de notre civilisation. Pablo Servigne & Raphäel Stevens (dans une très bonne introduction à l’effondrement) ainsi que Charles Hall reviennent sur les projections du rapport Meadows (1972) et rappellent que, tout imparfait et daté qu’il puisse être, les trajectoires anticipées dans les années soixante-dix sont toujours d’actualité lorsqu’on les confronte aux faits. Rejoignant le constat de Jancovici, ces auteurs introduisent un concept fondamental pour bien comprendre les questions de « pic énergétique » : le taux de retour énergétique (energetic return on investment ou EROI). Il est vrai, comme l’affirment celles et ceux qui taxent les collapsologues ou décroissants de pessimistes, que nous avons à peine extrait la moitié des réserves fossiles de la planète. Mais la question n’est pas tant celle de l’existence de réserves que de la rentabilité de l’investissement en énergie que l’on est prêt à réaliser pour les extraire : les nouveaux champs pétrolifères sont de plus en plus difficile d’accès. La fin du pétrole peut ainsi s’entendre, non pas comme l’absence de pétrole que comme le moment où il serait nécessaire de dépenser 1 baril pour en extraire 1 ou moins.

Si l’on applique ce principe à l’agriculture, comme l’a fait Servigne dans son rapport sur l’agriculture post-pétrole en Europe, le taux de retour énergétique de l’agro-industrie, lorsque l’on prend en compte l’ensemble de la chaîne de transformation, est loin d’être efficient : on utilise actuellement plus d’une calorie (de pétrole) pour en produire une autre (calorie alimentaire). Ainsi, si la productivité (la quantité de travail nécessaire pour produire) de l’agriculture moderne est exceptionnelle, les rendements sont plutôt mauvais eu égard aux considérations énergétiques. Cette dépendance énergétique a des conséquences sur la fragilité de nos systèmes alimentaires modernes en flux tendus, et conséquemment sur toute la base matérielle de notre civilisation : en cas de rupture d’approvisionnement en énergie prolongée, notre système alimentaire s’effondre sans pouvoir repartir. C’est là l’inverse de la résilience.

Sur la question énergétique, Agnès Sinaï va même plus loin en reprenant les analyses de l’anthropologue Joseph Tainter : toutes les évolutions d’une société humaine donnée, en tant que système vivant, peuvent se lire à l’aune de leur relation à l’énergie et à la complexité sociale qu’elle permet de mettre en place. Lorsque les groupes humains font face à un problème, ils ont tendance, pour le régler, à créer des institutions spécifiques qui, pour leur fonctionnement, nécessitent une spécialisation de certains individus. Cette spécialisation ne peut s’opérer qu’au prix d’un surplus en énergie. Durant des siècles, cette énergie était issue du travail humain, animal, éolien ou hydraulique (moulins…), avec les limites rapides que ces sources peuvent atteindre. Les énergies fossiles ont permis un bond sans précédent en termes de complexité et de spécialisation des fonctions sociales de nos sociétés occidentales, faisant par la même occasion de l’espèce humaine la principale force géologique de notre temps (on parle d’anthropocène ou de capitalocène). Or chaque nouveau problème découlant de cette organisation appelle une nouvelle montée en complexité, etc… Il est très difficile de sortir de cette boucle de rétroaction négative que les sciences politiques nomment « path dependancy » ou « lock-in » (dépendance au sentier ou verrouillage socio-technique).

Cela se retrouve dans les solutions que nous prétendons apporter aux défis environnementaux via le paradigme du développement durable et/ou de la croissance verte. Philippe Bihouix (nous) achève en mettant en évidence les limites une fois encore matérielles de notre foi en la technique pour nous sortir d’une situation qui devient urgente. Pour cela, il introduit deux concepts qui nous permettent en quelque sorte de « re-matérialiser » la question des énergies renouvelable : l’effet parc et l’effet rebond (ou effet Jevons).

Tenir compte de l’effet parc revient à penser les conséquences d’une généralisation des procédés mis en œuvre à l’ensemble de la planète. Cela suppose que l’on souhaite, dans une perspective qu’on pourrait qualifier de kantienne, que l’ensemble de la population dispose de normes de conforts identiques, que le confort des uns ne corresponde pas à l’inconfort des autres. Nous savons déjà que nos standards de vie occidentaux ne pourraient être généralisés sans dépasser la biocapacité planétaire (que nous dépassons déjà, avec un degré de responsabilité extrêmement variable à la surface du globe). Les infrastructures de production et de distribution d’énergie renouvelables reposent sur des métaux rares et des objets techniques dont la complexité high-tech rend difficile un recyclage efficace.

On répond généralement à ces objections en arguant que le progrès technologique, en optimisant l’utilisation des ressources, permettra de faire autant ou mieux avec moins. Là encore, si cela fonctionne en considérant un dispositif à l’échelle micro, il en est autrement à l’échelle macro : c’est l’effet Jevons ou effet rebond. Les économies réalisées par une unité conduisent à une augmentation de la consommation énergétique globale de l’ensemble des unités dont le nombre a augmenté. Ainsi, pour prendre l’exemple des data centers, les technologies qui les composent ont d’ores et déjà fait des progrès conséquents en termes de consommation énergétique et de capacité de stockage. Mais l’augmentation des besoins conduit à ce que ces économies ne se traduisent pas par une diminution de la consommation énergétique de ces dispositifs pris dans leur ensemble, au contraire : elle augmente. Dans l’histoire, nous n’avons encore jamais observé de découplage entre la croissance économique et la consommation énergétique.

Bref, la question de l’effondrement impose de repenser structurellement nos modes de vies collectifs. Toute la question politique, elle, est alors de définir ensemble comment nous souhaitons y parvenir. Espérons que ces ateliers lectures continueront à nous offrir un espace au sein duquel mener sereinement cette réflexion.

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